Conférence donnée à Paris, devant la S.I.H.P.P., le vendredi 11 mars 2005

 

 

Mesdames, Messieurs,

Le sujet dont je souhaite vous parler ce soir est le poète Gustave Flaubert et l’énigme de sa  maladie, qui a déclenché tant de querelles académiques.

Au vu du grand nombre de livres qui lui sont consacrés depuis déjà plus d'un siècle, on pourrait quelquefois avoir l'impression que la santé de ce grand écrivain a attiré davantage l'attention que son œuvre littéraire.

Apparemment Flaubert fait fonction de « cas d'école » pour la médecine et plus particulièrement dans le domaine de la psychiatrie, ainsi que pour la recherche sur les diverses manifestations de l'épilepsie.

 

Ses soi-disant maladies portent des noms aussi nombreux que mystérieux. On prétend qu'il est un épileptique essentiel, un épileptique névrosé, un pseudo épileptique, un épileptique hystérique, un épileptique post traumatique, un épileptique du lobe temporal gauche, un épileptique bradypsychique, un épileptique égotiste, un sympathicotonique, un exhibitionniste, un fétichiste, un sadiste, un masochiste, un sadomasochiste, et un parricide. Il serait frigide et en même temps un maniaque sexuel, un androgyne, un voyeuriste à visée sadique. – C’est un joli bouquet de diagnostics dont on lui a fait cadeau après sa mort. - Mais puisqu'il n'existe aucune anamnèse certifiée, et que la nature comme la genèse de ses maladies restent fort douteuses, toutes les analyses scientifiques ne peuvent être que des spéculations. C'est donc le fondement de celles-ci qui est à étudier.

Que Flaubert ait souffert d'une maladie des nerfs est bien connu, c'est lui même qui nous l'apprend à travers ses lettres. À maintes reprises, il s'y plaint de « ses attaques de nerfs », engendrées par une série d'irritations et de chagrins.

La description d'une première attaque de ce genre se trouve dans une lettre datée du 1er février 1844, Flaubert avait 23 ans et venait de vivre une période difficile, ayant été contraint par son père à suivre des études de droit à Paris. Il n'aimait pas la grande capitale et le droit lui était odieux.

Dans cette lettre, il décrit ses crises nerveuses en disant qu'à la moindre sensation tous ses nerfs tressaillent comme les cordes d'un violon mais il affirme aussi qu'il s'agit d'un mal bénin. Par une lettre écrite treize ans plus tard, Flaubert précise le caractère de cette maladie. Il explique que la faiblesse de ses nerfs était apparue dans sa jeunesse à force de veilles et de colères, et qu'il en avait souffert durant dix ans. Selon lui, il en serait sorti « très expérimenté sur un tas de choses, qu'il avait à peine effleurées dans la vie. » (Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857)

Nous retrouvons à peu près les mêmes termes dans une autre lettre adressée à Louise Colet, sa maîtresse:

« Le chagrin, au lieu de me rester sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C'était une déviation. » (Lettre datée de 6 juillet 1852)

II compare la faiblesse de ses nerfs avec l'état des chiens ou de certains enfants qui se tordent de souffrance au son des notes.

Il est une nouvelle fois gravement secoué lorsque sa maîtresse lui annonce qu'elle pourrait bien être enceinte. Il a une crise nerveuse, (avec des chandelles devant les yeux deux ou trois fois) parce que l'idée de donner le jour à quelqu'un lui fait horreur. Il n'a aucune envie ni de se marier, ni d'être père. (Lettre du 11 décembre 1852)

Dans sa correspondance, Flaubert raconte qu’à l’occasion de son travail littéraire il s'identifie tellement aux personnages du roman qu'il crée, que leurs souffrances deviennent les siennes. Ainsi, en écrivant les mots attaque de nerfs à propos de Madame Bovary, il est si emporté, ressent si profondément ce qu'éprouve sa petite femme, qu'il craint d'en avoir lui-même une attaque. Il se lève de la table et ouvre la fenêtre pour se calmer. (Lettre à Louise Colet du 23 décembre 1853)

Le fait que Flaubert parla si franchement dans ses lettres de tous les aspects de sa vie et de son travail, est responsable de maintes allégations non prouvées mais perpétuellement répétées dans les analyses qui lui sont consacrées. C'est par exemple le cas de cette fameuse citation « La Bovary, c'est moi », chose qu'il n'a jamais dite. Qu'il ait détesté cette Bovary, nous le savons aussi par sa correspondance. Cette œuvre lui avait coûté un dur effort de volonté, car rien là dedans n'est tiré de lui. L'écriture de Madame Bovary était un tour de force car il lui fallait à tout instant entrer dans des peaux qui lui étaient antipathiques. (Lettre à Louise Colet du 6 avril 1853). Ce sujet vulgaire était loin des flamboiements mythologiques et théologiques de son chef d'œuvre    « La Tentation de Saint Antoine».

La répétition de cette citation qui n'est pas de Flaubert mais qui lui fut obstinément attribuée, n'est qu'un exemple parmi les divers mythes créés autour de sa personne qui ont déclenché de véritables querelles académiques.

Comme déjà indiqué, Flaubert parle très ouvertement dans sa correspondance de toutes sortes de faiblesses de son corps et de son esprit. Il informe ses amis sur la condition de ses nerfs, sur ses rages de dents, il parle sans la moindre gêne de ses constipations, d'un clou à la cuisse ou même de morpions. Apparemment il trouvait plaisir soit à se disséquer littéralement en public, soit à se présenter comme malade dans le but de tenir à distance des amis ennuyeux.

L'idée qu'il aurait occulté ses attaques d'épilepsie, comme certains le prétendent, peut être réfutée par divers arguments. Il convient notamment de mentionner ici une thèse publiée en 1856 "Recherches Historiques sur l'Épilepsie" du docteur Josat. D'après cette analyse, il est évident que l'épilepsie dite "grand mal" ou "mal d'Hercule" avait à cette époque perdu sa connotation péjorative du fait qu'Hercule, le fils de Zeus, en était atteint. Les Grecs, considérant cette maladie comme un "mal sacré", tenaient les épileptiques en grand respect. Flaubert, qui connaissait bien tous les ouvrages médicaux de son temps, aurait donc sûrement plaisanté à sa façon à propos d'une maladie qui l'aurait élevé au rang d'un demi-dieu.

Bien que le diagnostic d'épilepsie n'ait jamais été émis de son vivant, on acquiert l'impression que c'est Flaubert lui-même qui est responsable des nombreux on-dit. Il ne faisait aucun mystère d'une maladie quelconque, et de sa maladie nerveuse moins que de toute autre. Il dépeint avec précision ses attaques qui sont selon lui des déclivités involontaires d'idées, d'images. (Lettre à Louise Colet, 27 décembre 1852).

Ailleurs encore, il écrit :

 C'était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d'idées et d'images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue. Et d'autres fois, je tâchais, par l'imagination, de me donner facticement ces horribles souffrances. J'ai joué avec la démence et le fantastique comme Mithridate avec les poisons. Un grand orgueil me soutenait et j'ai vaincu le mal à force de l'étreindre corps à corps.  (Lettre de 18 mai 1857, à Mlle Leroyer de Chantepie).

II avait déjà fourni une description identique dans sa correspondance cinq ans plus tôt :

(…) moi (...) qui parfois ai senti dans la période d'une seconde un million de pensées, d'images, de combinaisons de toutes sortes qui pétaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice." (Lettre à Louise Colet, 6 juillet 1852).

Comme il n'existe pas de dossier médical certifié ni d'analyses médicales quelconques, la correspondance de Flaubert est le seul document sur lequel nous pouvons nous appuyer pour élucider son énigmatique maladie.

Qu'il ait souffert d'attaques d'épilepsie est une rumeur répandue déjà de son vivant par Louise Colet, sa maîtresse déçue, et par Maxime Ducamp, son ami jaloux.

Afin de bien comprendre l'ampleur de cette rumeur, il faut savoir qu'au XIXe siècle, l'épilepsie avait été un diagnostic à la mode, et que la perception de cette maladie avait changé au fil du temps: d'abord mal affreux et diabolique, puis mal sacré, elle avait fini par devenir une maladie mentale qui stigmatisait la personne atteinte. Dans les encyclopédies de l'époque on lit que l'épilepsie est une maladie contagieuse et peut même être contractée en imitant un malade qui en est atteint. Dans l'encyclopédie Meyer de 1875 il est écrit que l'épilepsie est une maladie mentale incurable, que la mémoire ainsi que l'imagination en seraient diminuées.

La dénomination épileptique était à cette époque communément utilisée de façon péjorative. De tels détails sont importants à savoir pour juger la valeur des informations présentées par Maxime Ducamp et Louise Colet. Dans leurs récits on trouve les mots des dictionnaires médicaux de leur temps qu'ils semblent avoir recopiés textuellement.

En regardant la nature des relations entre Flaubert et Louise Colet, on constate aisément que "La Muse", selon le terme utilisé par Flaubert, était devenue une ennemie acharnée. Lorsqu'elle relate une attaque d'épilepsie quelques mois après avoir vécu une grande déception, elle entendait certainement nuire à la réputation de son amant.

Cela se passait en juin 1851, lorsque Flaubert avait refusé qu'elle vienne le voir dans son sanctuaire, la maison familiale à Croisset. Il faut noter que Louise Colet, de 13 ans l'aînée de Flaubert, poétesse d'un talent moyen mais avec d'innombrables amants et plusieurs enfants, souffrait en permanence d'embarras pécuniaires et avait dès leur première rencontre visé à se faire épouser par lui. Ce dernier, en effet, possédait tout ce qui lui faisait défaut à elle. II était riche, beau et avait un remarquable don littéraire. On peut donc considérer que l'insistance de la part de Louise Colet quant à une soi-disant attaque d'épilepsie que Flaubert aurait subie en sa présence (le 15 août 1852) n'était rien d'autre que la vengeance d'une muse insatiable, comme le dit François Mauriac.

Dans une lettre datée du 13 septembre 1852, soit un mois après cette prétendue attaque d'épilepsie décrite par Louise Colet, Flaubert répond à toutes ces spéculations sur sa maladie :

J'ai laissé, avec ma jeunesse, les vraies souffrances ; elles sont descendues sur les nerfs, voilà tout.

Avec ces deux mots voilà tout, il rejette évidemment tout bavardage malveillant répandu par Louise Colet et Maxime Ducamp.

Quelques mois après sa mort ces allégations mensongères resurgissent. On discute de l'énigmatique maladie de Flaubert, en insistant sur la supposition qu'il n'aurait pu composer ses œuvres, telles la Tentation de saint Antoine, Madame Bovary, Salammbô ou Bouvard et Pécuchet, que difficilement, étant handicapé par ses attaques d'épilepsie. Après de telles crises, il aurait été bouleversé des jours entiers et n'aurait pu ordonner sa pensée et ses mots qu'après des efforts surhumains.

L'auteur de ces propos incroyables était Maxime Ducamp, son camarade de jeunesse.

Ces révélations provoquèrent de vives réactions de la part des amis de Flaubert.

En 1900, un groupe de médecins de la Sorbonne s'est penché sur ces spéculations concernant cette maladie mystérieuse, et en l'absence d'un dossier médical certifié et de tout résultat d'examen sérieux, en arriva à la conclusion que ces suppositions n'étaient pas tenables. Selon la majorité des médecins qui se sont engagés dans cette controverse, il n'existe aucune preuve que les troubles nerveux dont Flaubert parlait si ouvertement dans ses lettres aient été des attaques d'épilepsie.

La discussion savante, publiée dans La Chronique Médicale de 1900, montre que la plupart des médecins jugeaient que l'on avait accordé une place si importante à l'épilepsie que les autres manifestations qui auraient dû intéresser les médecins étaient restées dans l'ombre.

En 1903 le débat semblait finalement être clos à la suite de la thèse de doctorat en médecine soutenue par René Dumesnil devant la Faculté de Paris. L'auteur, après avoir pris des informations exactes auprès de plusieurs médecins et des amis de Flaubert, constata que le diagnostic "épilepsie" ne pouvait plus être maintenu. Dans son analyse, Dumesnil ne se contente pas de démontrer que le récit de Ducamp manque totalement de crédibilité et est en partie même mensonger ou inventé de toutes pièces; il fait également ressortir que dans la première édition de la correspondance de Flaubert, quelques-unes de ses lettres ont été falsifiées ou modifiées intentionnellement dans le but de pouvoir attribuer au poète une maladie mentale.

Depuis 1903 jusqu'à nos jours, on peut compter au moins cinq thèses de doctorat en médecine, un mémoire pour qualification de l'enseignement supérieur à la faculté de médecine de Paris et environ 500 études scientifiques traitant de l'énigmatique maladie de Gustave Flaubert, la soi-disant épilepsie.

Toutes ces études ont un point commun : elles font référence aux observations de Maxime Ducamp, publiées dans son livre Souvenirs littéraires. On leur accorde une authenticité absolue en disant qu'à l'époque où vivait l'auteur de ces Souvenirs, l'épilepsie du lobe temporo-­occipital gauche, parfaitement décrite par Ducamp, n'était pas encore connue, de sorte que celui-ci n'aurait pas pu copier ce qui ne se trouvait pas dans les ouvrages médicaux de son temps.

Or, avec le soutien du Professeur Fritz Heppner, chirurgien du cerveau renommé de l'université de Graz, j'ai pu prouver le contraire. L'épilepsie du lobe temporo-occipital gauche était bien connue depuis 1825 et a fait l'objet d'une publication dans les annales de l'Institut "Queen's Square" à Londres.

Enfin au vu de l'ouvrage « L'homme de génie » de Cesare Lombroso (paru à Paris en 1880, l'année de la mort de Flaubert), la source des informations érudites de Maxime Ducamp devient évidente. Ducamp était un proche ami de Cesare Lombroso - l'un des plus célèbres chercheurs dans le domaine de l'épilepsie au XIXe siècle - et le nom Ducamp, Paris, figure même dans la liste des collaborateurs des projets scientifiques de Lombroso.

On a ainsi pu prouver de façon irréfutable d'où venaient les informations précises de Ducamp. Il est à remarquer que d'après Lombroso, l'épilepsie était une maladie mentale et obscure, enténébrant l'esprit. Selon Lombroso, ce sont souvent les hommes de génie ou les criminels qui sont atteints de cette maladie. La proche parenté entre l'homme de génie et l'épileptique est prouvée, prétend-il.

Dans le récit de Ducamp, paru un an après la mort de Flaubert, l'ami déplorant le décès de son camarade de jeunesse affirme que l'épilepsie, cette maladie affreuse, avait brisé la vie de Flaubert, l'avait rendu solitaire et sauvage, et que nul progrès ne s'était accompli en lui. Ses facultés déjà considérables n'avaient point acquis l'ampleur qu'elles promettaient, et il tournait invariablement en rond. Selon Ducamp, Flaubert aurait pu être un génie si ce terrible mal n'avait pas subitement embrouillé son écheveau intellectuel. L'épilepsie avait "noué" son esprit et diminué ses forces créatrices, dit-il. D'après Ducamp, son ami cachait la nature de son mal et les parents avaient honte de leur fils. II prétend qu'ils avaient érigé un mur de silence autour de leur fils soi-disant idiot, une opinion que Jean-Paul Sartre va répéter presque cent ans plus tard, comme nous le verrons.

De toute évidence, le récit de Ducamp est une calomnie soigneusement orchestrée pour contrarier la réputation de Flaubert. L'ami de jeunesse qui était devenu un rival jaloux supportait mal le succès de son ancien camarade.

Il est prouvé que Maxime Ducamp, homme du monde, d'une ambition démesurée, a été jusqu'à falsifier des documents pour s'anoblir et pouvoir porter le titre "baron" Du Camp. Aspirant à tout prix à être poète, il n'était parvenu qu'à un journalisme superficiel. Il participa à toutes les émeutes de son temps et prit part à la guerre de libération en Italie aux côtés de Garibaldi avec rang de colonel, et c'est donc à cette époque qu'il a rencontré le docteur Césare Lombroso.

Les membres de l'Académie française voyaient en lui un personnage malhonnête, un parvenu, et un Pylade littéraire, arriviste, désordonné et ambitieux.

En fait, le nom de Ducamp serait tombé dans l'oubli aujourd'hui s'il n'avait pas été transmis à la postérité à l'ombre de Flaubert. Ducamp avait tenté de diminuer la renommée de son ami en le calomniant, mais il n'a pas réussi à jeter une ombre durable sur ce génie.

Même si la crédibilité de Ducamp est donc fort douteuse, il y a aujourd'hui encore des médecins convaincus du contraire, qui continuent à qualifier Flaubert de très intéressant en tant que malade. Sa psychologie serait de nature à dérouter les plus subtils analystes, puisqu'il s'agit d'une personnalité fort contradictoire - mais à première vue seulement!

En regardant sa correspondance de près, on constate que dès les premières lettres, Flaubert dans son amour de la précision n'a en somme toujours poursuivi qu'un seul but, celui de mettre en évidence par la beauté de la langue et de la forme, la vérité immanente de l'œuvre. Les états de nature mystique dont il a tant parlé dans sa correspondance ont été pour lui une source considérable d'inspiration. Mais il a été mésestimé de son vivant déjà.

Lorsqu'à la veille de son départ pour l'Orient, il lit des nuits durant à ses amis le texte complet de sa première grande œuvre La Tentation de saint Antoine,  ses camarades ne comprennent rien à ses élans mythologiques et théologiques basés sur des études historiques approfondies, et conseillent à leur ami de jeter tout au feu. Flaubert en est bouleversé et tombe gravement malade pendant quelques mois. - Au fond, cette grande déception va être à l'origine de son roman "Madame Bovary", un sujet plat et vulgaire qui va à l'encontre de ses aspirations.

Dans quelques analyses médicales traitant de l'énigmatique maladie de Gustave Flaubert, on trouve le diagnostic d’"épilepsie bradypsychique" assorti de l'affirmation que Flaubert aurait souffert d'un engluement de la pensée et d'un ralentissement idéatoire.

C'est encore la correspondance de Flaubert qui est responsable de tels diagnostics. Dans une de ses lettres, il se plaint en effet des difficultés qu'il rencontre en travaillant sa "Bovary". Nous lisons : « J'ai fait cette semaine quatre pages dont deux depuis hier, ce qui est beaucoup pour un bradype comme moi. » (Lettre à Louis Bouilhet, 10 mars 1854)

Il s'agit, selon lui, de transposer en langage poétique des choses vulgaires, comme par exemple une saignée ou le traitement d'un pied-bot, une tâche ardue :

Voici le texte de la lettre :

La tête me tourne, et la gorge me brûle, d'avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. - Elle est bonne. J'en réponds ;  mais ce n'a pas été sans mal ! - (Lettre à Louise Colet, 25 mars 1854)

De telles phrases - séparées de leur contexte - sont à la base de toutes les spéculations autour de sa supposée maladie Cela vaut pour les divers diagnostics médicaux, pour les théories des critiques littéraires ainsi que pour l'analyse de Jean-Paul Sartre "L'Idiot de la famille, Gustave Flaubert de 1821 à 1857". Sur plus de trois mille pages en cinq volumes, Sartre règle ses comptes avec Flaubert et s'efforce de convaincre ses lecteurs que ce poète, qu'il détestait, n'était qu'un homme d'une intelligence moyenne, à l'esprit réduit, ainsi qu'un névrosé, surtout un masochiste, parce qu'il s'acharne sur un travail qui l'épouvante.

Dans l'avant-propos de son livre on peut lire "l'épilepsie - le nom qu'on donnait à la <maladie> de Flaubert - c'était en somme l'idiotie continuée". Pour souligner ses assertions, Sartre fait abondamment référence à la correspondance de Flaubert et prétend que l'épilepsie serait la conséquence d'une névrose. Il échafaude d'invraisemblables spéculations autour de la naissance elle-même de Flaubert, en l'absence de tout protocole de naissance ou autre document d'examen médical. Sartre insiste sur le fait que le jeune Gustave était un enfant mal aimé dont les parents ambitieux avaient honte.

Tout cela ne tient pas si l'on considère les lettres de Flaubert. Le contraire est vrai : ses parents étaient fiers de leur fils, de sa beauté extraordinaire et de son talent précoce. Ils soutenaient et encourageaient ses ambitions littéraires qui se manifestèrent dès son plus jeune âge. Le père, un médecin de renom très attentionné, permettait même à cet enfant doué de jouer ses pièces de théâtre dans l'amphithéâtre de l'hôpital.

Que la haine ait été la force créatrice de Flaubert, comme l'affirmaient Sartre et d'autres analystes après lui, est une autre des erreurs répandues qu'il convient de réfuter.

Sa correspondance témoigne de son grand amour non seulement pour ses proches et  amis, mais aussi pour la création dans son ensemble. Certes, il détestait la médiocrité littéraire et les faux artistes. Il avait en horreur la perte des valeurs traditionnelles, la perte de la foi et de la beauté, et l'utilitarisme de son temps. Il se sentait appelé à conduire ses contemporains, privés de leur dignité par le capitalisme naissant et l'industrialisation, en un lieu où ils trouveraient des valeurs spirituelles.

Dans son œuvre, la « vérité suprême» devait être rétablie par la coexistence et la combinaison de la réalité et du symbole et ainsi mettre fin au conflit traversant le XIXe siècle, opposant allégorie et réalité.

C'est dans L'Éducation sentimentale que nous trouvons une formule qui constitue sans doute la clé la plus importante pour appréhender ce personnage exceptionnel.

 

L'art, la science, l'amour, les trois faces de Dieu

 

On est tenté de voir dans ces mots la devise de Flaubert.

Qu'elle était donc son énigmatique maladie, qui a suscité tant de querelles académiques ?

Au cours du colloque à la Sorbonne de 1900, évoqué tout à l'heure, le docteur Fortin s'est attaché à expliquer à ses confrères la nature des manifestations qui ont été interprétées et discutées comme soi-disant épileptiques.

La lettre du docteur Fortin a valeur de témoignage parce que ce savant sans prétention non seulement était un ami proche de Flaubert, mais aussi son médecin particulier. Sous le titre « Le subconscient chez Flaubert » il écrit:

« Je suis absolument de votre avis, il faut étudier la physiologie psychique des hommes de génie pour apprendre à garantir leur évolution totale.

Flaubert pour écrire tombait dans un deuxième état (état second), en s'extériorisant, alors les sujets qu'il traitait lui apparaissaient en visions, en tableaux, il est à remarquer que, rentré dans son état conscient, il trouvait des difficultés lorsqu'il voulait retoucher à son œuvre. »

Cette contribution importante d'un homme crédible est tombée dans l'oubli, et c'est bien regrettable car la discussion a ainsi continué pendant un siècle encore, et ne semble toujours pas près d’être terminée.

En effet, en lisant les lettres de Flaubert, on trouve plusieurs allusions aux « deuxièmes états » dont parlait le docteur Fortin. Donc Flaubert possédait le don de vivre les déferlements de son imagination dans son « état second », d'harmonie parfaite.

Chaque fois qu'il parle dans sa correspondance de ses « attaques de nerfs » il souligne le mot conscience pour ainsi mettre en relief que ses crises de nerfs ne signifiaient aucune opacité ni même une interruption de la réalité. Bien au contraire, il pouvait faire appel à chaque fois à ces sensations du fond de sa mémoire.

Les états de Flaubert sont tout à fait comparables aux expériences des voyants ou des mystiques, ainsi qu'aux représentations d'inspiration poétique, qu'on trouve décrites chez le philosophe grec Platon ou bien chez Johann Wolfgang von Goethe, le poète allemand.

Flaubert a souvent évoqué dans ses lettres combien il lui était difficile d'exprimer de telles expériences par des mots, faisant référence à Goethe qui, semble-t-il, avait connu les mêmes tourments :

«Mais à qui la faute ? à la langue. Nous avons trop de choses et pas assez de formes, de là vient la torture des consciencieux.» dit Goethe.

Sur la base de la correspondance de Flaubert et en comparaison avec d'autres poètes, on peut aisément démontrer que « l'art du langage », comme produit de l'imagination, est aussi un processus mental éprouvant. On comprend ainsi que Flaubert travaillait parfois des semaines, voire des mois entiers à une même scène, l'ébauchant sur des douzaines et des douzaines de feuillets pour parvenir enfin à une version finale de quelques pages seulement. C'est donc la « divine folie » telle que l'entendait Platon qui caractérise Flaubert, et non pas un esprit malade comme le supposent ses critiques.

Que l'énigmatique épilepsie de Gustave Flaubert ne soit qu'une série d'affabulations pouvait être prouvé; - reste la question, posée par l'un des médecins qui se sont penchés sur l'état de santé de ce grand poète : « Pourquoi donc faut-il que le talent rare d'un artiste qui a fait époque avec son œuvre littéraire soit discuté en termes de maladie ? »

C'est avec cette question que je voudrais conclure mon exposé.

 

Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.

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